Opérette, interview
Oscar Strasnoy interviewé par Dino Villatico, critique musical à La Repubblica, Roma
Dino Villatico : Pourquoi « Opérette » de Gombrowicz ?
Oscar Strasnoy : C’est un texte prêt-à-porter. Mon père connaissait Gombrowicz, ils travaillaient ensemble à la « Banco Polaco » de Buenos-Aires. Christian Gangneron a voulu faire un projet avec moi. On avait pensé à un Koltès avant de se découvrir une passion commune pour Gombrowicz. L’acidité face à la culture, à la mode, à l’illusion euro-centriste (un paradis perdu…), aux hiérarchies, les rapports de séduction entre les forts et les faibles, la dialectique masque/nudité (métaphore de la culture comme artifice oppressif envers l’animal humain). Tous ces éléments me fascinent depuis mon adolescence.
Quel type de rapport avez-vous établi entre votre musique et le genre “opérette” ?
Le rapport se trouve dans une couleur, dans un fond. Il n’y a pas de références directes à l’opérette classique d’Offenbach ou de Johann Strauss-fils, sauf quelques citations fugaces. L’orchestre et le chant sont “opérettistiques” d’une façon purement évocatrice.
Et quel est le rapport, alors, entre votre musique et celle qu’en anglais on appelle « pop-music » ?
J’aimerais bien être « populaire ». J’aime bien descendre, fraterniser, apprendre des formes « pauvres » de l’art. Depuis toujours, je suis attiré par la relation tribale, rituelle, entre un groupe de rock et son public. Dans mon cas, comme on dirait en français, c’est déjà trop tard… Quant à Opérette, l’orchestre à l’allure d’un orchestre de variété : saxophone, trompette, guitare électrique, orgue hammond, contrebasse, batterie. Mais cela fonctionne comme une évocation, à part quelques traits de cha-cha-chá ou de tango — quelque chose de la divine vulgarité hystérique (dans un sens freudien) de nos filles porteñas*.
Et quelle est la relationt entre votre musique et le développement dramatique de l’action ?
La musique suit à la lettre les exigences de la pièce : répétitions obsessionnelles, tautologies, accumulations, interruptions, interférences, rythmes absurdes, chansons. L’écriture musicale est inhérente à l’écriture de Gombrowicz. Les didascalies sont parfois explicites : silence, off, pianissimo, crescendo, rapidement, nostalgique, etc. Il y a aussi des figures connotées par le texte, les situations, les personnages : le rythme du galop, en relation directe avec la révolution ; le personnage de Flor, maître de la mode, avec ses poses maniéristes parfaitement adaptées à une voix de contre-ténor ; le duo de ténors (Agénor et Firulet), mimétiques et absurdes. La musique veut reproduire la mécanique de la pose gombrowiczienne où tout est étudié, tout est artificiel : un engrenage, une horlogerie de l’absurde. La gravité et la légèreté comme deux faces de la même pièce.
La forme dramatique musicale s’approche-t-elle de celle de l’opérette (dialogues parlés et chansons) ?
Le pari de Gombrowicz était d’évoquer l’opérette sans en faire une photocopie. Son projet va beaucoup plus loin que ce qu’un livret d’opérette ne pourrait jamais prétendre. Dans ce sens, ma musique se conforme à ce projet. J’ai essayé de donner une unité musicale à l’ensemble de la pièce, de tout apprivoiser : le chant, la parole, les instruments, le vent, les silences…
Quelques mots sur les voies actuelles de la musique contemporaine
Plutôt que “voies”, le mot espagnol « carretera » (route) serait le mot juste. À différence d’Autobahn, autoroute, autostrada, highway, le mot carretera vient de « carreta » (charrette), véhicule antédiluvien, non sans rapport avec ce qu’évoque pour moi la “musique contemporaine” aujourd’hui. Nos compositeurs continuent à penser la musique d’une façon chirurgicale : quarts de ton, nouveautés “timbriques”, calculs formels et autres chimères, sans pour autant se poser la question de l’arbre qui peut cacher la forêt. J’admire les Stockhausen, Boulez, Berio et Nono des années d’après-guerre, quand on avait besoin de changer le monde. Le problème actuel est justement que plus personne ne songe à changer le monde : presque tout le monde part d’une préoccupation formelle, et la forme finit dans l’exercice masturbatoire. Les trouvailles sonores peuvent devenir plus ou moins attirantes, plus ou moins belles, plus ou moins intéressantes, mais elles n’ont pas la force d’introduire la vraie essence de la modernité, qui consisterait en une attitude poétique et critique envers le monde, un regard nouveau, quelque chose qui contamine l’indifférence de nos spectateurs. La pensée chirurgicale est notre nouvel académisme. L’art ne peut plus être. La pureté est un idéal que n’a rien à voir avec notre monde. Et moi, j’ai horreur de toute forme d’académisme.
- Porteños, Porteñas : nom donné aux habitants de Buenos-Aires.