sur “Opérette” (Le Monde)
“Opérette” de Gombrowicz, peinture subversive des folies de l’Histoire
Le Monde, Paris 30.01.03
La partition du jeune Oscar Strasnoy sert parfaitement le texte de l’écrivain polonais.
“Je suis l’auteur de la “gueule” et du “cucul”, écrit Witold Gombrowicz dans Souvenirs de Pologne. (…) Mais que signifie “faire une gueule à quelqu’un” ou “encuculer quelqu’un” ? “Faire une gueule” à un homme, c’est l’affubler d’un autre visage que le sien, le déformer.
Et “l’encuculement” est un procédé similaire, à cette différence près qu’il consiste à traiter un adulte comme un enfant, à l’infantiliser.” Dans Opérette, le procédé de Gombrowicz atteint une dimension, qui féconde cette alliance décapante entre “l’idiotie monumentale de l’opérette” et le “pathétique monumental de l’Histoire”.
Car c’est à l’une des formes les plus légères de notre patrimoine, et, partant, l’une des plus potentiellement subversives, que “le pitre métaphysicien” a confié la peinture “cruelle et câline” (comme dirait Verlaine) de la fin d’un monde. Ce monde qui voit la disparition d’un certain type d’humanité engloutie par les conflits mondiaux et la perte irréversible des idéologies. Ainsi, à la cour d’Himalay, où vivent en dictateurs le Prince et la Princesse, leur fils Agénor et son rival en galanterie, Firulet, leurs valets et leurs gens… Sous couvert de séduction et d’intrigantes mondanités, le défilé de dominations successives passera en revue les tyrannies de la mode – l’habit qui fait la classe sociale –, entre débâcles et révolutions, jusqu’au retour souverain de la nudité et sa pureté retrouvée.
Créée au Grand Théâtre de Reims, le 10 janvier, sous la double égide de l’Arcal (Compagnie nationale de théâtre lyrique et musical) et d’Opéra en Ile-de-France, la troisième production française d’Opérette (après celles de Jacques Rosner à Chaillot, puis de Jorge Lavelli à la Colline) est une vraie réussite. Si le terme d’équilibre parfait existait, ce serait pour mieux saluer ici l’entente follement cordiale entre théâtre et musique, l’un procédant de l’autre et vice versa.
Entre la mise en scène inventive, remarquablement loufoque et maîtrisée de Christian Gangneron, les costumes superbes, les lumières, et la chorégraphie rageuse de Blanca Li, il s’est produit le petit miracle d’un unisson qui fait mouche. Difficile de sonner plus sensible et intelligent que la création du jeune compositeur argentin Oscar Strasnoy (né en 1970), une partition séduisante, qui se joue de tout, des modes comme des dictatures. Quant aux interprètes, ils vivent et meurent à la croisée des mondes de la scène – café-théâtre, musique, danse – et réalisent là une vraie performance : nous entraîner dans la jouissance panique d’un débridé ultime.
Marie-Aude Roux