Bolaño et la traduction

Voici ce que dit Roberto Bolaño dans Entre paréntesis (La traducción es un yunque, Anagrama, Barcelone, 2004) sur l’épreuve que doit subir un chef d’œuvre (absolu) pour prouver sa condition de chef d’œuvre. L’œuvre doit tout simplement être (mal) traduite. Je traduis (et by the way, mets Bolaño à l’épreuve) :
“Sterne doit beaucoup à Cervantes, et, au 19e siècle, le siècle romanesque par excellence, Dickens aussi. Aucun des deux, c’est une évidence, parlait l’espagnol. On déduit donc qu’ils ont lu les aventures du Quichotte en anglais. Ce qui est étonnant — quoique naturel dans ce cas spécifique — est que ces traductions, bonnes ou pas, aient su transmettre ce que, dans les cas de Quevedo et Góngora, elles n’ont pas su et probablement ne sauront jamais transmettre : ce que distingue un chef d’œuvre absolu d’un chef d’œuvre tout court, ou si l’on peut dire, une littérature vive, une littérature patrimoine de tous les hommes, d’une littérature qui n’est patrimoine que d’une tribu déterminée ou d’une portion d’une tribu déterminée.
Borges, qui écrivit des chefs d’œuvres absolus, l’a déjà expliqué une fois. L’histoire est la suivante : Borges va au théâtre voir une représentation de Macbeth. La traduction est infâme, la mise en scène est infâme, les acteurs sont infâmes, la scénographie est infâme. Même les sièges du théâtre sont inconfortables. Malgré tout cela, lorsque les lumières s’éteignent et que l’œuvre commence, le spectateur, Borges parmi eux, plonge de nouveau dans le destin de ces êtres qui traversent le temps et il tremble de nouveau avec ce que, faute d’un meilleur mot, on appellera magie. (…)
Comment reconnaître une œuvre d’art ? Comment la séparer, même pour un petit moment, de son corpus critique, de ses exégètes, de ses inépuisables plagieurs, de ses négateurs, de son destin final de solitude ? C’est facile : il faut la traduire. Et que le traducteur ne soit pas une lumière. Il faut lui arracher des pages au hasard. Il faut l’oublier dans un grenier. Et si après tout ça, apparaît un jeune et la lit, et après l’avoir lue, se l’approprie et qu’il est fidèle (ou infidèle, c’est pareil) il la réinterprète et l’accompagne à son voyage aux confins et tous les deus s’enrichissent et le jeune ajoute un gramme de valeur à sa valeur naturelle, on est devant quelque chose, une machine ou un livre, capable de parler à tous les êtres humains : non pas un champs labouré mais une montagne, non pas l’image d’une forêt obscure mais la forêt obscure, non pas des oiseaux mais le merle.”
Jusqu’ici Bolaño et la littérature. Maintenant j’ajoute mon annexe musicale. L’étonnement de Borges devant l’invincibilité de Macbeth sous l’atroce représentation pourrait être traduite en musique comme ce que j’ai vécu un jour de Noël dans l’église d’un village allemande d’une province reculée : j’ai assisté à l’exécution (le mot est assez juste) de la Passion selon St. Mathieu par le chœur du village, quelques solistes choisis parmi les meilleurs des villes autour et un orchestre de professeurs et d’élèves du conservatoire local. J’étais prêt au pire. Je dirais presque que j’exigeais le pire. Et malgré mon arrogance de musicien professionnel (quelle horreur) grandi dans une métropole et habitué aux « grands concerts », malgré mes a priori, mon exigence, mon cynisme, malgré tout ça (ou grâce à tout ça ?) je garde un souvenir ému, très ému, peut-être un des moments musicaux parmi les plus émouvants jamais vécus. Parce que c’était Bach, parce que cette œuvre est un chef d’œuvre absolu et que quelques notes à côté, quelques passages peu justes, quelques manquements stylistiques n’altéreront jamais sa solidité. L’œuvre a dépassé le seuil d’altérabilité. Et je me suis dit, et je me le dis encore, nous tous, compositeurs d’aujourd’hui, nous sommes tellement loin de cette capacité de résistance. Un tempo un milligramme plus lent, une note tenue au lieu de piquée et voilà que le château de cartes s’écroule et nous restons nus et morts de honte.
Oscar Strasnoy, Berlin, 12 juin 2009